Nvidia : l’affaire Megaspeed rappelle que l’IA française tourne sur des puces qui ne sont pas à elle

Selon le New York Times, une dirigeante de Megaspeed, société basée à Singapour, aurait agi pour le renseignement chinois auprès du patron de Nvidia. Pékin dément. L'affaire touche la France de près : ses grands projets d'IA, dont Mistral, reposent sur des puces Nvidia vendues sous le contrôle de Washington.

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Photo : Magnascan / Pixabay

Le New York Times a publié jeudi 29 octobre une enquête qui secoue le monde des semi-conducteurs. Une responsable de Megaspeed, soupçonnée par les services américains d’avoir œuvré pour le renseignement chinois, aurait noué une relation étroite avec Jensen Huang, patron de Nvidia. Le journal ajoute, en citant des sources anonymes, que Megaspeed est soupçonnée d’avoir détourné vers la Chine des puces d’IA avancées. Pékin a répondu que ces informations relevaient de « spéculations sans fondement ». Nvidia estime que ces échanges n’ont rien d’inhabituel, et le quotidien précise que son patron ignorait ces soupçons. Il s’agit d’allégations de presse. Elles ne sont pas établies.

Pourquoi cela regarde Paris ? Parce que le calcul français est américain. Mistral Compute devait réunir 18 000 puces Grace Blackwell dans un centre de données de l’Essonne. La start-up a ensuite levé 830 millions de dollars pour une installation de 13 800 GPU GB300. L’argent est européen, le site est en France, les puces sont celles d’un fournisseur américain. L’un des analystes du dossier observe que Mistral renforce mécaniquement sa dépendance envers un acteur soumis aux réglementations extraterritoriales américaines.

Le plus instructif tient moins aux soupçons qu’à la conduite de l’allié qui détient la clé. D’après le New York Times, le président américain, informé il y a environ un an, n’aurait pris aucune mesure, en partie pour ne pas gêner les ventes de puces et le commerce avec Pékin. Selon le même récit, aucun responsable américain n’aurait averti Jensen Huang du danger. Donald Trump a affirmé samedi que Washington examinerait ces informations « de très près ». Quand la sécurité et le commerce se disputent la décision, c’est le commerce qui, ici, aurait gagné. Cela ne se discute pas. C’est un fait de gouvernement.

La suite est moins confortable pour nous. Les puces ne se perdent pas toutes seules entre Santa Clara et Shenzhen. Les circuits de contournement passent par des places intermédiaires comme Singapour : début 2025, trois hommes y avaient été inculpés, soupçonnés d’avoir trompé des fournisseurs sur la destination de serveurs équipés de puces Nvidia. Si Washington resserre un jour les contrôles pour se faire pardonner un an d’inaction, rien ne garantit que les clients européens, honnêtes et solvables, ne paient pas la facture en licences, en délais ou en quotas. Je ne prétends pas que cela arrivera. Je constate que rien ne nous en protège.

Il faut aussi regarder le prix du compromis américain. Jensen Huang avait négocié avec Donald Trump un assouplissement des restrictions vers la Chine, dont un accord donnant aux États-Unis 25 % des ventes de certaines puces anciennes. Autrement dit, l’accès au marché chinois se monnaie à la Maison Blanche. Un pays qui bâtit sa stratégie d’IA sur ces puces accepte de dépendre d’un marchandage auquel il n’est pas invité.

On ne résoudra pas ce problème en changeant de ton. La France a raison d’acheter des puces Nvidia, qui sont aujourd’hui les meilleures, et elle aurait tort de jouer la pureté contre la performance. Mais la souveraineté proclamée à VivaTech était une souveraineté sur les données et sur le lieu, pas sur le silicium. Un spécialiste du secteur écrivait alors que les données et les modèles peuvent être européens alors que les puces restent américaines. Cette phrase vaut toujours.

Des issues existent, mais elles demandent de la constance. Scaleway, filiale d’Iliad, s’associe désormais à AMD, rival direct de Nvidia, pour renforcer ses capacités. Paris pousse aussi à qualifier les GPU AMD MI400 et les puces SiPearl Rhea comme seconde source. C’est la bonne direction, à condition que l’État commande, finance et attende plus de deux ans avant de crier à l’échec. Colbert avait compris qu’une manufacture se bâtit avec des commandes régulières, non avec des discours.

Que doit faire la France ? Exiger de Washington, par la voix européenne, des garanties écrites d’approvisionnement pour ses clients civils. Soutenir sans relâche une seconde source de puces, de la conception jusqu’à la fonderie. Conditionner les aides publiques aux projets d’IA à un plan de diversification de leurs fournisseurs. Et mettre à profit son atout rare, une électricité abondante et peu chère, pour attirer le calcul qu’elle ne peut pas encore fabriquer. Sans cela, la souveraineté numérique restera une location, à bail précaire.

Chronique rédigée et illustrée avec l'aide de l'intelligence artificielle à partir des sources citées, sous la responsabilité de M.L..